vendredi 2 décembre 2016

Baston de moutons



Cet été, lors de vacances au Pays Basque, je suis en train de marcher sur des petits chemins. C’est le matin, il est tôt, je renifle les odeurs de bois et de terre humide, qui commencent à se réchauffer sous les premiers rayons du soleil.

À un moment, j’entends des chocs sourds derrière des buissons ; je m’approche : ce sont deux moutons qui se battent, en se donnant de grands coups de tête, comme des piliers de rugby qui rentrent en mêlée. Le reste du troupeau s’est un peu écarté et observe la bagarre. Au bout d’un moment, un des deux combattants commence à en avoir marre, et cherche à se dérober, refuse le combat, fait semblant d’aller brouter, l’air de rien. Mais l’autre le suit obstinément, et puisque l’adversaire ne veut plus se battre, il continue de lui donner des coups de tête, mais dans les flancs cette fois. Je me dis que ça va mal finir, qu’il va lui casser des côtes ou lui éclater la rate…

Mais un autre mouton sort du troupeau et s’interpose doucement, avec insistance, pour empêcher le vainqueur d’écraser le vaincu. Peu à peu le cogneur se calme, et les belligérants se séparent, le troupeau reprend sa vie normale.

Ça m’a plu, cette petite scène. Je reste un long moment à observer les moutons ; mais je pense à l’espèce humaine : chez nous aussi, il y a des personnes qui calment, apaisent, interrompent les conflits, tentent de protéger les vaincus de l’acharnement des vainqueurs à les achever, à les humilier. Au lieu de rester, comme les autres, à distance de l’affrontement, indifférents ou voyeurs.

On les appelle parfois des « bienveilleurs », ces individus soucieux d’apporter douceur et bienveillance au sein de leur troupeau, ovin ou humain. En anglais existe le terme de « toxic handler », qui désigne, notamment au sein d’une entreprise, les personnes qui prennent sur elles un peu de la souffrance de leurs collègues, qui font preuve d’écoute, d’empathie, de douceur, de compassion.

Ce sont des gens précieux, indispensables pour qu’une communauté soit vivable. Ce qui fait que l’ambiance est bonne dans un groupe, c’est bien sûr qu’il y ait des personnes souriantes et drôles, mais aussi qu’il y ait une proportion de bienveilleurs et d’altruistes suffisamment élevée. Les troupeaux où dominent les comportements narcissiques, égoïstes, indifférents à autrui, ont une ambiance irrespirable.

L’action des bienveilleurs est souvent invisible et discrète. Ils ou elles sont rarement reconnus pour tout ce qu’il apportent par leur souci d’autrui. On admire bien trop les leaders et pas assez les diffuseurs de douceur, les réconciliateurs. Alors, à cet instant, devant mon troupeau de moutons qui s’éloigne doucement, j’ai une pensée affectueuse pour eux, ces travailleurs de l’ombre, ces ambianceurs d’amour, qui œuvrent à ce que la vie soit plus belle au sein de nos troupeaux.

Et puis c’est drôle : pour une fois qu’un comportement de mouton peut avoir valeur d’exemple…


Illustration : un détail de l'extraordinaire retable de L'Agneau Mystique, de Jan Van Eyck ; nous sommes allés en voyage à Gand rien que pour lui...

PS : cet article a été initialement publié dans Psychologies Magazine en septembre 2016.



jeudi 24 novembre 2016

Ramasse-crottes



Cet été, je m’étais levé tôt, comme tous les matins, et je me marchais sur une grande et belle plage de Bretagne, à marée basse.

Il y avait déjà beaucoup de monde, surtout des joggeurs et des promeneurs. Beaucoup de ces derniers étaient accompagnés de leur chien. Parmi les nombreuses vertus des chiens, en plus de leur capacité à nous donner inlassablement de l’amour inconditionnel, figure celle-ci : ils nous font faire de l’exercice physique, à chaque fois que nous devons les sortir, ils nous arrachent à nos écrans, et souvent nous font faire des rencontres...

Bref, je marchais en regardant tout ce petit monde. Les chiens, notamment, très drôles à observer, dans la variété de leurs personnalités : certains galopant comme des fous, faisant d’innombrables allers et retours vers leur maître ; d’autres ne le lâchant pas d’une semelle. Mais la plupart d’entre eux s’arrêtant, à un moment ou un autre, pour lâcher un petit pipi ou une petite crotte. Comme nous n’étions pas en Méditerranée, ça ne m’agaçait pas trop : la marée nettoierait ça d’ici quelques heures ; et peut-être même que certains poissons ou coquillages ont l’habitude de s’en régaler ? Mais tout de même, ce n’est pas très sympa, en attendant, pour les vacanciers et leurs enfants qui vont arriver tout à l’heure, avant la marée haute…

À ce moment, je vois un monsieur dont le chien vient de faire une crotte s’arrêter et la ramasser délicatement avec un petit sac plastique qu’il avait dans sa poche. C’est la première fois que je voyais ça sur cette plage, un propriétaire de chien assez citoyen pour respecter ceux qui viendraient après lui sans attendre la prochaine marée ! En général, je les vois plutôt dans les rues ou les lieux publics.

Et assez souvent, je vais les féliciter, pour les encourager, les pauvres. Je n’ai pas de chien, mais l’idée de ramasser ses crottes à la main, de les garder quelque part dans mon sac ou ma poche en continuant ma promenade ne m’enchante guère. Alors, je les valorise, ces anonymes de la propreté et de la citoyenneté. Je m’approche du monsieur, qui, me voyant venir, a un regard inquiet, se demandant ce que je lui veux : « Monsieur, c’est super de ramasser les crottes de votre chien. Ce sera génial quand tout le monde fera comme vous ! Félicitations ! »

Ça le fait sourire, il me dit que c’est normal, il a l’air un peu gêné, mais content tout de même que quelqu’un reconnaisse sa bonne et humble action. Du coup, je repars tout léger (j’aime bien les échanges positifs avec des inconnus, il me semble que ça rend le monde un peu plus souriant et agréable) et je me demande ce que je dois faire maintenant avec tous les autres, la majorité, que je vais voir ne pas ramasser les crottes de leur chien. De temps en temps, je les engueule : « c’est dégueulasse, pourquoi vous ne ramassez pas ? ». Mais le plus souvent, je ne dis rien, pour plein de raisons : pas envie de vivre un conflit, même légitime ; sentiment que ça ne servira à rien ; et parfois, par pitié pour le maître, qui me semble trop âgé pour se baisser…

Là, sur la plage, finalement, je n’apostrophe pas les propriétaires égoïstes (« mon chien chie et je m’enfuis ; pour les autres, tant pis »). Pas envie de me gâcher la balade par une querelle de plage ; même si je sais que j’ai raison, ça me fait battre le cœur un peu plus vite, ça me met de mauvaise humeur pour le reste de la promenade.

Il fait beau, c’est un de mes derniers jours de vacances, je préfère détourner le regard vers l’océan, le ciel magnifique, et écouter la rumeur sourde des vagues inlassables. Les remontées de bretelles des indélicats, ce sera pour Paris…


Illustration : Chien et passant à Neuilly, par Elliott Erwitt...

PS : cet article a été initialement publié dans la revue Kaizen à l'automne 2016.

jeudi 17 novembre 2016

Bouffée de fraternité



C’est une consultation toute simple, sans histoires, avec un patient qui souffre de schizophrénie. Il le sait, il connaît sa maladie et en parle sans déni. Il a déjà présenté 6 épisodes délirants impressionnants, et il n’a pas du tout envie que ça recommence. Alors il prend ses médicaments et fait tout ce qu’il peut faire pour aller bien. Voilà plusieurs années par exemple qu’il participe à nos groupes de yoga et de méditation, qui, me dit-il, l’aident énormément. Il a un travail où il se sent bien, il s’est trouvé une compagne.

Mais elle est fragile, elle aussi ; ils se sont rencontrés à l’hôpital psychiatrique, lors d’un de leurs séjours. Actuellement elle est en pleine rechute, à nouveau hospitalisée depuis plusieurs semaines. Il me raconte que ça l’a beaucoup secoué, mais qu’il a tenu bon ; à chaque fois qu’il vient la visiter, il s’arrête ensuite pour prier et méditer dans la chapelle de l’hôpital, où il reste jusqu’à ce qu’il se sente apaisé. Il me dit qu’il a foi en l’avenir, qu’il sait que les médecins vont guérir son amie et qu’ils seront à nouveau heureux ensemble : « c’est très important pour nous », me précise-t-il, « nous nous faisons beaucoup de bien… »

Dans la belle lumière de cet après-midi d’automne, son visage est serein ; il me parle calmement, avec des mots simples ; puis il se tait, me regarde avec confiance et attend ma réponse. Tout, dans son attitude, est juste et mesuré.

Je sens que je commence à être troublé, un truc se passe en moi qui me bouscule de l’intérieur. Quelque chose s’allume dans ma poitrine : un sentiment de proximité, une bouffée de fraternité avec mon patient. Une sorte de lumière et de chaleur fait fondre toutes nos enveloppes, toutes nos différences : il n’y a plus un médecin et un patient, il y a deux personnes sensibles et un peu émues, qui font de leur mieux avec leurs vies. Il me semble tout à coup que nos histoires, à mon patient, à moi et à tous les humains, sont les mêmes : nous avons été enfants, et nous courons après le bonheur et l’amour. Et – voyez comme c’est bizarre parfois un cerveau – j’entends Françoise Hardy qui se met à chanter doucement dans ma tête…

Voilà, la consultation se termine. Je suis en train de lui serrer la main, alors que j’aurais envie de lui donner une accolade fraternelle. Mais je n’ose pas, je ne suis pas sûr qu’il soit dans le même état que moi. Lui il a juste rencontré un psychiatre avec qui le courant passe, moi j’ai rencontré un frère en humanité et ça m’a balancé par terre. Je lui parle comme dans un rêve, je lui souhaite de bientôt retrouver sa compagne en bonne forme, j’espère pour eux beaucoup de bonheur, je lui serre la main bien fort avec mes deux mains, je lui donne toute mon affection avec mes yeux et mon sourire. Puis, je le regarde s’éloigner dans le couloir, et je lui fais un petit au-revoir de la main avant de refermer ma porte.

Je retourne m’asseoir à mon bureau, allégé de tous mes oripeaux sociaux. Je ne suis plus un psychiatre mais un humain, avec 7 milliards et demi de frères et de sœurs. Ça me fait bizarre. Heureusement que c’était mon dernier patient de la journée…


Illustration : dans les mosaïques, chaque petit carreau compte...

PS : ce texte reprend ma chronique du 8 novembre 2016, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter.

jeudi 10 novembre 2016

Robot en Aubrac



Une semaine, je randonnais avec des amis sur le plateau de l’Aubrac. Il faisait grand beau, un ciel bleu magnifique, un petit vent froid, comme souvent là-bas. Ce n’était pas tout à fait le temps idéal pour l’Aubrac. Le temps idéal, c’est le mélange de nuages et de déchirures des nuages, de passages de brumes et de dégringolades de soleil, quand on passe sans arrêt de la rudesse à la beauté. Mais c’était quand même drôlement bien, ce grand beau temps, ce soleil blanc et froid…

Cela faisait plusieurs heures que nous marchions sur les hauts plateaux déserts, comme il n’en existe nulle part ailleurs, plusieurs heures que nous avancions dans ce paysage de « vertige horizontal », comme le qualifiait l’écrivain Julien Gracq, au milieu des belles vaches blondes et des petits murs bas en pierres centenaires. A un moment, un des marcheuses de notre groupe trébuche, épuisée, et reste allongée au sol, nous disant qu’elle n’en peut plus et qu’elle veut se reposer.

Alors tous les randonneurs tombent comme des mouches, et s’allongent eux aussi au sol, dans l’herbe jaune de l’automne. Plus personne ne dit mot. Il n’y a plus que le vent de l’Aubrac qui nous parle, qui chuchote à nos oreilles : « on n’est pas bien, là, à ne plus rien faire, le nez au ciel ? »

Si, on est drôlement bien !

Allongé, les bras en croix, les jambes écartées, la tête au chaud dans mon bonnet, je regarde le ciel bleu total, bleu complet, ce bleu pâle et pur de l’automne. Je ressens la joyeuse fatigue de mes jambes, de mon dos. Je sens mon corps qui respire, tranquille. Et mon cerveau qui tourne doucement, lentement, profondément. Je n’ai plus besoin de rien. Je suis comblé par cet instant. C’est un moment culminant de ma vie. Il y en a eu d’autres avant, il y en aura d’autres après. Mais là, je sens que je suis sur un sommet existentiel, pour aussi simple et dépouillé qu’il soit. Respiration, présence au monde, non action.

La non action ce n’est pas seulement ne rien faire. Ne rien faire, c’est la partie apparente de la non action. La non action, c’est la voie de la présence, une présence intense et éveillée, une présence contemplative : on se rend présent au monde, sans rien lui demander, sans poursuivre aucun but, sans alimenter aucune pensée. On est dans cet état si particulier que l’on appelle « conscience réflexive » : on est là, et on sait qu’on est là, et on observe dans quel état on est là…

Tout à coup, au cœur de la non action, je vois passer à mon esprit une pensée, en forme d’interrogation : « est-ce qu’un jour un robot vivra des moments semblables ? » Est-ce qu’un robot programmé pour marcher 8 heures décidera à un moment de s’arrêter, de s’allonger dans l’herbe et de regarder le ciel ? Est-ce que ça l’intéressera d’écouter le vent, de voir le bout des brins d’herbe s’agiter doucement tout autour de ses yeux pendant que l’azur les remplit ?

Est-ce qu’un jour, un robot pourra se sentir à la fois fatigué et heureux ? Est-ce qu’il pourra se sentir exister dans la contemplation du ciel ? Se sentir appartenir au monde ? Ressentir des états d’âme ?

Je n’en sais rien du tout. Mais si cela arrive, alors ce jour-là, les robots seront devenus nos frères…


Illustration : dans l'Aubrac, pendant la randonnée...

PS : ce texte reprend ma chronique du 1er novembre 2016, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter.

jeudi 3 novembre 2016

Les esclaves milliardaires de Wall Street



Cette semaine, je suis allé chercher des médicaments, et j’ai vu un pharmacien souffrir devant son ordinateur… Plus de la moitié du temps qu’il a passé avec moi, il l’a passé les yeux braqués sur son écran, à vérifier des listes de stock, à rentrer des données. Il était gentil, et faisait de son mieux pour de temps en temps me regarder et me parler, mais la bête informatique mobilisait clairement l’essentiel de son énergie et de ses soucis.

J’ai eu de la compassion pour lui : il n’avait sûrement pas choisi de faire ce métier pour passer ses journées sur un écran. Puis j’ai égoïstement pensé à moi : dans l’hôpital où j’exerce, nous avons récemment hérité d’un logiciel où nous devons noter tous les rendez-vous des patients, nos ordonnances, nos observations. C’est un logiciel qui marche mal : il est lent, il est compliqué, il est merdique. Rien à voir avec les applications ultra-performantes de nos smartphones. Il a sans doute été acheté au rabais. Normal, l’hôpital est pauvre, de plus en plus pauvre ; on n’est pas chez Apple ou chez Google, faut pas rêver et espérer de beaux outils informatiques performants... Du coup, je passe de plus en plus de temps les yeux rivés sur mon écran au lieu de les tourner vers mes patients. Je me dis alors que nous ressemblons de plus en plus aux pauvres pharmaciens…

On l’a vu venir depuis quelques années, quand on a commencé à prononcer au sein des hôpitaux des mots comme : économies, performance, rendement, optimisation… Ce n’est jamais bon signe ! Ça veut dire qu’il n’y a plus d’argent pour bien travailler. Mais il est passé où l’argent ? Au Luxembourg et aux îles Caïman. Tout cet argent que les grandes multinationales et les ultra-riches exfiltrent pour ne pas payer d‘impôts, il ne servira pas à améliorer la qualité des soins à l’hôpital public.

Alors, toujours dans ma compassion (pour les pharmaciens, les soignants qui ne peuvent plus bien soigner, les patients qui vont trinquer) j’ai pensé aux traders et aux banquiers d’affaire, dont le métier est de détourner l’argent du travail des autres… Se lever le matin en sachant qu’on va spéculer sur des matières premières et affamer des millions de gens ; se regarder dans la glace, en se brossant les dents, et se dire qu’on va aider ses clients à détourner des sommes énormes d’argent dans des paradis fiscaux : c’est pas des sales boulots, ça ?!!

Ben si, et tant mieux : il faut peut-être que ces esclaves surpayés des Forces du Mal et de la Finance souffrent, eux aussi. Il faut peut-être qu’ils soient malheureux, de plus en plus, qu’ils se sentent de plus en plus toxiques, nocifs et mal-aimés, qu’ils aient de plus en plus honte de leur travail. Pour qu’eux aussi, et pas seulement leurs victimes, aient envie que ça change.

Bon, je sais, il ne faut pas souhaiter la moindre souffrance à d’autres humains, et j’ai sans doute tort à chaque fois que je raisonne comme ça. Peut-être qu’il faut plutôt leur souhaiter d’être heureux, intelligemment heureux, solidairement heureux, et peut-être que c’est en étant plus heureux et non plus malheureux qu’ils ouvriront les yeux sur les catastrophes qu’ils engendrent…

En attendant qu’arrive ce grand soir de leur introspection, nous aussi, que nos boulots soient ou pas, ou parfois, des boulots de merde, n’oublions surtout pas d’être heureux, et de savourer les tout petits moments de bonheur que la vie nous offre. C’est ce que nous rappelle le poète Christian Bobin dans un passage de son livre L’Homme Joie. Bobin n’est pas en train de travailler à sa table, il est sorti devant sa maison, et il nous raconte : « J'ai fait la course sur la terrasse avec une fourmi et j'ai été battu. Alors je me suis assis au soleil et j'ai pensé aux esclaves milliardaires de Wall Street… »

Et vous, vous avez déjà fait la course avec une fourmi ?


Illustration : au guichet de la banque...

PS : ce texte reprend ma chronique du 18 octobre 2016, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter.


vendredi 28 octobre 2016

Annonces immobilières



Un jour, dans la rue, je me souviens avoir vu un monsieur très pauvrement vêtu, presque comme un SDF, en train de lire attentivement les annonces d’une vitrine d’agence immobilière.

C’était un jour d’automne, gris et tristounet. En voyant ce pauvre monsieur, grisaille et tristesse montent aussi en moi : que peut-il penser et éprouver à cet instant, lui qui, d’après son apparence, ne pourra sans doute jamais acheter ni louer quoi que ce soit dans cette agence immobilière ?

Là, je m’aperçois - c’est dans ces moments que je vois à quoi me servent les heures de méditation passées sur mon banc, à observer le fonctionnement de mon esprit -, là je m’aperçois, donc, que mon cerveau est en train de juger sur les apparences. Mon cerveau, et le vôtre, chères lectrices et chers lecteurs, notre cerveau est un flemmard : bien souvent, il juge vite, simplifie, s’en tient aux apparences et aux évidences. Assez souvent, ça nous rend service : notre cerveau nous fait lever la tête et regarder le ciel, il voit qu’il y a de gros nuages noirs, et il en conclut sans réfléchir qu’il va pleuvoir et qu’on a intérêt à prendre notre imper ou notre parapluie. Mais dès qu’il s’agit des êtres humains, ces automatismes et ces jugements sur les apparences sont trompeurs : nous ne nous réduisons pas à nos apparences, jamais…

Alors, je bloque dans mes connexions interneuronales la spirale des stéréotypes et de la paresse, et je vois que d’autres scénarios, bien plus riches et intéressants, arrivent à mon esprit : peut-être est-il très riche, ce monsieur, bien plus que vous et moi, et qu’il ne s’habille comme un clochard que parce que c’est un original, ou parce qu’il s’en fiche complètement de son look, ça ne l’intéresse pas, ce qui l’intéresse c’est juste acheter des appartements ? Peut-être qu’il veut vendre un des ses nombreux biens immobiliers ? Ou qu’il se renseigne sur les prix avant d’en louer un à sa nièce à prix d’ami ?

Ou peut-être n’est-il pas riche du tout, mais qu’il s’en fiche, et qu’il ne ressent à cet instant ni détresse ni envie. Juste de la curiosité. Par exemple, peut-être est-il en train de se demander : « combien les gens sont-ils prêts à payer pour posséder un appartement ou une maison ? Combien de leur liberté sont-ils prêts à céder pour s’endetter sur des années et des années ? Eh ben ! Je n’aimerais pas être à leur place ! »

C’est peut-être ça qu’il est en train de se dire, ce monsieur aux apparences de SDF… Et peut-être que je ne devrais pas ressentir de la compassion mais de l’admiration pour lui, et sa sagesse.

Je continue mes cogitations, et arrivé tout au bout de la rue, je me retourne : il est toujours devant la vitrine, très intéressé. Je le quitte à contrecœur, en le laissant à son mystère…

Mais je suis content de tous ces scénarios que j’ai réussi à extorquer à mon flemmard de cerveau, content d’être allé au-delà des apparences. Et d’ailleurs, je suis sûr que la réalité de la vie de ce monsieur est encore plus riche et plus intéressante que tout ce que j’ai pu imaginer…


Illustration : les vitrines des librairies, c'est quand même mieux que celles des agences immobilières...

PS : ce texte reprend ma chronique du 6 septembre 2016, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter.


mercredi 19 octobre 2016

Éreutophobie



Cette semaine, à Sainte-Anne, j’ai vu une dame qui avait très très peur de la couleur rouge. Pas une petite gêne, comme nous pouvons tous en avoir quand on nous fait rougir, à coup de blagues grivoises ou de compliments (vous connaissez la savoureuse expression de Jules Renard, un grand timide, dans son Journal : « il est tombé sur moi à coup de compliments » !?). Non, pas une gêne mais une peur panique, ce qu’on appelle en psychiatrie l’éreutophobie, du grec éreutos : rouge, et phobos : peur intense.

Chez ces personnes, l’idée de rougir sous le regard des autres entraîne une détresse immense : elles se sentent abaissées, humiliées, inférieures, coupables, minables. Du coup, elles vivent dans la crainte de se mettre à rougir si on les observe attentivement, si elles donnent leur avis dans un groupe, ou si un silence survient dans une conversation en face-à-face. Parfois, même entendre le mot « rouge » les fait rougir et paniquer !

Ça peut aller très loin : le premier cas connu dans l’histoire de la médecine a été décrit en 1846 par un médecin allemand, et concernait un étudiant en médecine, dont l’histoire s’est mal finie : dépression, puis suicide… Si on ne se soigne pas, hélas, ça peut encore arriver de nos jours. Mais ce serait dommage : il existe maintenant des aides efficaces, des médicaments parfois, mais surtout des psychothérapies, notamment les fameuses TCC, Thérapies Comportementales et Cognitives.

Faute de soins, les patients inventent de nombreuses stratégies pour limiter le risque de rougir. Il y a bien sûr tous les évitements : ne pas sortir, ne pas parler, ne pas se montrer, ou seulement maquillé, pour les femmes. Parfois ils portent des vêtements rouges pour faire diversion et que le rougissement se remarque moins, parce que rouge sur rouge, ça fait moins de contraste. Mais parfois, à l’inverse, ils n’en portent jamais, et ne s’habillent qu’en gris, parce que le rouge, tout de même, ça attire un peu l’attention sur soi. La vie est bien compliquée quand on souffre d’éreutophobie !

Et le pire, c’est quand on leur dit de ne pas rougir, même gentiment…

Ce n’est pas possible de s’empêcher de rougir ! Parce que l’éreutophobie, comme toutes les phobies, est une allergie : si vous êtes allergique aux pollens, ça ne vous fait pas seulement tousser, comme tout le monde, mais vous commencez à vous asphyxier. Eh bien si vous êtes éreutophobe, rougir ne vous met pas seulement mal à l’aise, comme tout le monde, mais vous bouleverse et vous donne envie de fuir ou de disparaître.

Pourtant, il arrive qu’en consultation, les personnes éreutophobes se sentent rougir et nous demandent si nous l’avons vu sur leur visage : dans ce cas, c’est différent, et je leur dis toujours la vérité. Car ce n’est pas de rougir qui est un problème : tout le monde peut rougir. C’est de se figer, de se bloquer sur le rougissement. Et c’est cela que nos interlocuteurs remarquent : notre raideur et notre peur, bien plus que notre couleur. Et c’est d’ailleurs la voie pour sortir de la maladie : même quand on se sent rougir, ne pas baisser les yeux, tenir bon, rester dans la conversation...

Pas facile, je sais, mais peu à peu, à force de se confronter, la peur passera, et le rougissement ne sera plus une obsession paniquante mais une simple gêne. Courage frères et sœurs éreutophobes ! J'espère que tout coeur que vous pourrez un jour vous remettre à aimer le rouge.


Illustration : Malevitch, Silhouette rouge.

PS : ce texte reprend ma chronique du 11 octobre 2016, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter.




jeudi 13 octobre 2016

L'empereur dans son cercueil



Cette semaine, j’ai vu un empereur allongé dans son cercueil, et le plus fort c’est que c’était dans le métro, sur la ligne 8 pour celles et ceux que ça intéresse…

C’était le matin assez tôt, et je n’étais pas tout seul, évidemment. Question espace vital, il ne fallait pas être trop en demande ! Mais je n’étais pas trop à plaindre : j’avais réussi à me trouver un petit coin debout, bien coincé, vous savez : le coin entre le strapontin et la porte qui ne s’ouvre pas…

Du coup, j’en profite pour sourire et fermer les yeux, j’en profite pour me dire que j’ai de la chance : je suis vivant, mon pays est une démocratie, j’ai un boulot, mes jambes me portent, il y a des gens qui m’aiment et que j’aime… Et là, bizarrement, les yeux fermés, je vois Charles Quint, avec sa barbe, ses décorations et son beau costume.

Vous savez, Charles Quint, le grand empereur d’Autriche, Roi d’Espagne, celui qui a battu et fait prisonnier François 1er à Pavie. Au sommet de sa puissance et de sa gloire, il décide d’abdiquer et de se retirer dans un monastère perdu au bout du bout de l’Espagne : à Yuste, en Estrémadure. Ce monastère, il veut y finir ses jours, dans la prière et la méditation, afin d’assurer le salut de son âme. Il n’a alors que 57 ans.

Un jour – peut-être s’ennuyait-il un peu - il décide d’organiser une répétition générale de ses funérailles : il s’allonge dans son cercueil et demande à tout le monde de faire comme s’il était mort, et que se déroule toute la cérémonie, avec ses rituels, ses discours, ses lectures, ses chants...

Bien calé dans mon coin et balloté dans le wagon de métro, il me semble que je ressens peut-être les mêmes secousses que Charles Quint dans son cercueil. Je le vois, le grand empereur, le maître du monde connu, allongé dans sa robe de bure. Il est un peu ému : c’est quand même la première fois qu’il se retrouve coincé dans un cercueil. Il se sent un peu à l’étroit, même si on n’a pas refermé le couvercle de sa grande boîte en bois.

Il regarde défiler le ciel au dessus de lui, le ciel d’un bleu violent, le ciel éblouissant de l’automne espagnol, puis le sombre plafond de l’église abbatiale. Il est un peu secoué, aussi, à chaque pas des moines, comme je le suis, avec lui, à chaque virage, à chaque freinage. Puis il ferme les yeux et ouvre grand ses oreilles ; il écoute attentivement, depuis le fond de son cercueil, tous les sons qui s’élèvent du dehors : les cantiques, les homélies, le bruit des robes et des soutanes…

Je me sens proche de lui. Je ne sais pas si je vais mourir bientôt, et d’ailleurs lui non plus ne le savait pas à ce moment. Pourtant, cette répétition de ses funérailles était une bonne idée, puisqu’il va partir un mois plus tard, de la malaria. Au moins tout était en règle...

De mon côté, on en reparlera dans un mois (je rigole, hein, j’espère bien que je serai là dans un mois, à vous raconter mes petites histoires).

On en reparlera, mais pour le moment je suis vivant. Vivant et brinqueballé dans le métro, tout serré, sans guère d’espace vital. « Espace vital », l’expression résonne bizarrement à mon esprit : à cet instant, je n’ai pas d’espace, mais j’ai la vie.

Et vous savez quoi ?

Ça me réjouit et ça me suffit…


Illustration : L'empereur Charles Quint, du temps de sa splendeur.

PS : ce texte reprend ma chronique du 4 octobre 2016, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter.


lundi 10 octobre 2016

Frères lapins



Cette semaine, j’ai vu deux frères lapins se battre en faisant des sauts acrobatiques dans les airs.

Oui, nous avons deux lapins en liberté dans le petit jardin de notre maison, un noir et un gris, qui appartiennent à notre plus jeune fille. C’est mignon, des lapins : lors des repas dans la cuisine nous les regardons se balader, grignoter les brins d’herbe, faire la sieste en s’allongeant au soleil. Ce sont deux frères, mais de temps en temps, ils se collent de terribles raclées.

Vous avez déjà assisté à une baston de lapins ? C’est spectaculaire ! Ils se poursuivent à toute allure, en faisant des bonds en l’air incroyables pour se cogner en haut du saut, se mordre, s’arracher des poils. Puis, ils se calment. À d’autres moments, ils se font des papouilles ; et toutes les nuits, ils dorment ensemble blottis l’un contre l’autre. C’est ça, la vie des frères lapins. Ça ressemble un peu à la nôtre, finalement : des bastons et des papouilles…

Les voir se bagarrer comme ça m’a rappelé un documentaire animalier que j’avais vu il y a longtemps : c’était l’histoire de deux frères guépards en Afrique. Ils grandissaient ensemble, on les voyait jouer, chasser. Mais un jour, lors d’une dispute pour un steack d’antilope, une lionne attaque un des frères et lui brise le bassin d’un coup de mâchoire. Il est à moitié paralysé et devient une gêne pour la chasse, et la survie du duo. Au début, son frère est inquiet : il le lèche, tente de le réconforter, le pousse du museau pour qu’il se relève lorsqu’il s’écroule ; mais au bout d’un moment, il finit par comprendre qu’il n’y a rien à faire. Alors, ça devient très triste : le frère valide agresse le frère blessé, lui donne des coups de dents et de griffe ; puis il finit par l’abandonner.

Ce documentaire, c’était comme un cours pour illustrer la différence entre l’empathie et la compassion. Vous savez, l’empathie c’est la capacité à ressentir ce que l’autre ressent, qu’il s’agisse d’émotions agréables ou désagréables ; par l’empathie, on peut se mettre dans la peau de la personne en face de nous, et se mettre au diapason de sa gaité ou de sa tristesse. Et la compassion, c’est l’empathie face à la souffrance et aux émotions douloureuses de l’autre, mais accompagnée du désir de l’aider et de le soulager.

Le guépard avait donc eu un peu d’empathie pour son frère paralysé ; mais ce n’était pas allé jusqu’à la compassion, ses sentiments n’étaient pas suffisamment forts pour qu’il ait envie de rester à ses côtés, de l’aider, de lui apporter à manger ; même si de toute façon, cela n’aurait peut-être pas changé grand-chose à long terme, car la survie dans la savane n’est pas si simple...

On sait aujourd’hui que les humains sont « câblés » pour l’empathie : il est dans notre nature d’être à même de ressentir la souffrance d’autrui. Mais la compassion nécessite d’avantage d’efforts. Ces efforts, il faut les accomplir, sinon nous risquons de ressembler à des guépards : vaguement capables de comprendre la douleur des autres, mais pas très motivés à faire les efforts nécessaires pour la soulager ou l’accompagner.

Et c’est ça, finalement, la fraternité au sens large et universel : se sentir proche des autres humains, au point de toujours s’efforcer non seulement de comprendre leur souffrance, mais aussi de leur venir en aide, ne serait-ce qu’un tout petit peu : par un regard, un sourire, une parole, un geste…, tout sauf l’indifférence et l’abandon.

Mes copains purs végétariens me disent que nous devrions aussi être fraternels avec les animaux : les guépards, les lapins, et tout ça. Je suis bien d’accord. Mais tout de même, il y a tellement de travail que nous ferions bien de commencer par nous concentrer sur nos frères humains, et sur nos sœurs aussi...


Illustration : un lapin de la tapisserie médiévale de La Dame à la licorne, visible au Musée de Cluny, à Paris.

PS : ce texte reprend ma chronique du 27 septembre 2016, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter.


vendredi 30 septembre 2016

La grâce qui traverse au feu rouge



Le mercredi 14 septembre 2016, à 8h20, j’étais sur mon scooter, arrêté au feu rouge près de l’école primaire de mon quartier. Je regardais passer toute la petite société des parents et des enfants, dans le beau soleil de l’été finissant. Ça trottinait, ça rigolait, ça bavardait de tous les côtés.

Une employée de mairie s’occupait de surveiller le passage clouté, avec une casaque jaune fluorescent. Elle bavardait avec tout le monde, discutait avec les mamans et les papas qui accompagnaient les plus petits, saluait les enfants. C’était un moment comme je les aime, où tous ces citoyens, de toutes cultures, de toutes couleurs, de toutes religions, se mélangent joyeusement et tranquillement, comme si c’était naturel et évident. Il me semble entendre la Marseillaise dans ma tête, il me semble entendre les mots de Fraternité, Liberté, Égalité, en voyant ce petit monde en harmonie et en partage se rendre vers l’école de la République. Je me dis que c’est beau quand même de vivre dans un pays démocratique et en paix, que c’est une chance hallucinante que nous avons, que la plupart des humains ne rêvent que de paix et d’amour, qu’il faut préserver ça à tout prix, que…

Tout à coup je la vois qui s’approche.

Elle marche un peu plus lentement que les autres enfants. Elle marche doucement, avec un drôle de déhanchement à chaque pas, mais de manière harmonieuse. Une petite fille brune, d’une dizaine d’années, la tête haute, un grand sourire qui éclaire son visage. Elle sourit à des amis qu’elle aperçoit, à la vie, au soleil, à l’air tiède, elle sourit en regardant tout autour d’elle. Elle revient de vacances, elle est toute bronzée, en short et en manches courtes, sa peau est couleur de caramel. Elle est toute belle, même ses jambes, tordues par le handicap, sont belles.

Elle est pleine de grâce ; à cet instant où je la vois traverser devant moi en souriant et en boitant, elle incarne littéralement la grâce. Son corps tourmenté est splendide et rayonnant. Elle est la grâce même, elle est porteuse à cet instant de toute la fragilité et de toute la beauté de l’humanité.

Je suis médusé, sidéré, pétrifié, ému jusqu’à l’os. Je suis à deux doigts de tomber de mon scooter, comme Paul de Tarse tomba de son cheval sur le chemin de Damas. Mais tout le monde m’engueule, ça klaxonne : le feu est passé au vert et les voitures derrière moi n’ont pas vu que toute la Grâce du Monde venait de traverser la rue sous leurs yeux, en boitillant et avec un sourire comme jamais, jamais ils n’en ont verront peut-être de toute leur existence, cette bande de nigauds.

Mais je suis aussi nigaud qu’eux : moi qui ait vu passer la Grâce dans ce petit corps handicapé, j’obéis au coups de klaxons, et je redémarre bêtement, comme tout le monde, pour aller travailler. Au lieu de m’arrêter et de remercier le ciel, Dieu, la Vie, le Soleil, tout le monde - gratitude universelle - pour avoir eu la chance de me trouver là, à cet instant, le cœur et les yeux grands ouverts et d’avoir pu vivre cette fulgurance de beauté et d’humanité…


Illustration : ma tête au feu rouge (Joan Miro, Le Disque rouge à la poursuite de l'alouette, 1953).

PS : ce texte reprend ma chronique du 20 septembre 2016, dans l'émission de mon ami Ali Rebehi, "Grand bien vous fasse", tous les jours de 10h à 11h sur France Inter. Pour écouter la chronique, c'est ici !